Au Studio Hébertot à 19h, du jeudi au samedi jusqu’au 10 octobre.
Le cadre du drame : entre culture et sauvagerie
Dès l’entrée dans la salle, le ton est donné. Sur l’immense écran en fond de scène se projette l’image d’un cheval au galop, filmé de profil. Cette figure équine traversera toute la pièce, resurgissant sous forme de rêve ou de fantasme pour évoquer la puissance, la fougue, mais aussi la sexualité et la domination masculine.
Puis, la scène bascule dans l’intimité du salon de Freud, à la fois cosy et chaleureux : un divan emblématique trône côté cour, tandis qu’une table-bibliothèque recouverte de statuettes grecques et primitives occupe le côté jardin. C’est dans ce décor que Freud apparaît sous les traits d’Hervé Dubourjal, qui campe avec maestria un homme à la fois vigoureux, déjà vieux et profondément fragile. Lorsqu’il s’étend sur le divan, ses visions et ses cauchemars prennent vie sur l’écran : les immeubles de Vienne s’effondrent et se relèvent en boucle, puis un jeune homme plonge au ralenti depuis une falaise dans les profondeurs de la mer. On passe du minéral à l’élément eau
Le cadre est posé, fait de contrastes constants : puissance et domination, rêves et cauchemars, domesticité rassurante et sauvagerie menaçante.
L’histoire intime face au regard féministe
Nous assistons aux derniers moments de Freud, rongé par un cancer de la mâchoire et soigné par sa fille Anna. La pièce explore avec une grande finesse la relation trouble et fusionnelle qu’ils entretiennent. Anna est une fille qu’il a psychanalysée et qu’il a souhaité garder près de lui — à cause ou grâce à cette maladie. Mais ici, les rôles s’inversent : c’est désormais Anna qui psychanalyse son père.
En le questionnant sur son propre père, Jacob, ou sur les femmes de sa vie, Anna fait émerger une vérité troublante : les théories du fondateur de la psychanalyse sont intimement liées à l’histoire de sa propre famille et aux secrets qu’il n’a jamais réussis à percer. Une forme de répétition inconsciente d’affects se joue alors sous nos yeux, oscillant sans cesse entre amour et haine.
Le texte écrit par Jean-Marie de Sonety (psychiatre et pédopsychiatre) et Aude Tocqueville (écrivaine et commissaire d’exposition) est à la fois vivant et très savant. Tout en révélant des pans de l’histoire et de la pensée de Freud, il apporte des contradictions majeures — largement reprises par les mouvements féministes — qui continuent de nous questionner aujourd’hui.
Anna déjoue notamment la théorie œdipienne de son père en lui rappelant que si Laïos n’avait pas violé la mère et éloigné son fils, Œdipe ne l’aurait pas tué. Selon elle, Freud a négligé l’influence de la génération antérieure ainsi que la violence faite aux femmes. D’autres sujets complexes émergent de cet affrontement intellectuel : la victimisation, le déni ou la banalisation du réel, incarnés par cette phrase coup de poing de Freud : « Les victimes ne sont pas si innocentes. »
La grande Histoire en toile de fond
Cette confrontation intime se déroule sur fond de chaos apocalyptique : l’essor du IIIᵉ Reich d’Hitler et la menace grandissante de l’antisémitisme qui pèse sur Vienne — une réalité que Freud tente désespérément d’ignorer et de fuir par la pensée. Les figures de leurs proches s’invitent dans les dialogues : Stefan Zweig, ami intime de Freud, ou encore Maria Montessori, amie d’Anna. Cette imbrication de la grande Histoire dans leur propre trajectoire familiale apporte une dimension particulièrement émouvante au récit.
Tout au long du spectacle, les apparitions du cheval au galop rythment la pièce sur les composantes symphonique de Mahler. Au fil du temps, le cheval finit par apparaître de face sur l’écran, marquant un basculement symbolique fondamental : le passage du « il » au « je ».
Une interprétation remarquable
Moana Ferré incarne avec brio et une grande justesse la fille de Freud. À la fois vive, habile et pleine de sollicitude envers son père, elle livre une prestation nuancée. C’est elle qui, en guidant son père vers un lâcher-prise salutaire, lui permettra d’accomplir son ultime combat et d’accepter enfin de mourir.
Un spectacle d’une grande intelligence, qui aborde les contradictions de l’âme humaine avec une nuance et une profondeur remarquables
Une belle proposition d’Hervé Dubourjal qui campe avec beaucoup d’humanité le personnage de Freud et qui nous offre ici une mise en scène à la fois remarquable et spirituelle.