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**** Au plus près de ces voix : La grâce d’un éveil sous le poids du silence

Ces voix, est-ce qu’on les entend réellement ? Ou sont-elles étouffées, reléguées dans l’ombre de nos dénis ? Dans la pénombre d’un espace confiné où la pierre semble retenir son souffle, le spectacle offre un moment de théâtre d’une rareté absolue : un bijou de délicatesse enchâssé dans une sobriété brute.

Texte : Chahla Chafiq

Adaptation : Jean-Paul Sermadiras

Mise en scène : Gilles David (Sociétaire de la Comédie-Française)

Avec : Jean-Paul Sermadiras et Salma Elashi

Un écrin de pierre pour un bijou de sensibilité

Sur scène, Jean-Paul Sermadiras est debout. Il incarne la parole d’un homme iranien, un enseignant qui pensait pouvoir échapper à l’Histoire en ne se mêlant pas de politique. Mais la peur du régime ligote, paralyse, aveugle. À travers son récit, les souvenirs affleurent et la mémoire se déchire : il évoque une étudiante engagée, puis s’incline devant la figure tutélaire de Tahereh – Qorrat ol-Ayn, cette poétesse rebelle qui, la première, osa retirer son voile devant une assemblée d’hommes.

C’est là que résonne, une première fois, le slogan « Femme, Vie, Liberté ». Un cri qui traversera le spectacle selon un crescendo de tension remarquable, mesuré et universel.

De l’ombre à la lumière : la présence spectrale du chant

Puis le souvenir se resserre sur l’intime : sa femme, dont le seul désir était de chanter en public, d’exister à travers une voix libre.

L’apparition de la comédienne et chanteuse Salma Elashi tient du miracle scénique. D’abord simple ombre silhouette derrière un voile blanc — linceul de ses rêves ou écran de nos oublis ? —, elle fait jaillir des mélopées orientales frémissantes qui touchent au cœur. Au fil des réminiscences et des remords de l’homme, elle quitte le fond de scène pour se rapprocher pas à pas du public. Elle se remet à vivre sous nos yeux, incarnant le refus d’être tuée une seconde fois par l’oubli.

L’aveu de l’homme tombe, douloureux : il l’a empêchée, par lâcheté, par peur. Tout le jeu de Jean-Paul Sermadiras réside dans cette fêlure sous-jacente. On connaissait son talent, mais il atteint ici une dimension supérieure. Par sa voix, sa présence à la fois simple et souverainement précise, ses quelques pas mesurés dans l’espace, il impose une vérité scénique bouleversante.

Une fin suspendue qui interroge nos consciences

Lorsque la pièce s’achève sur le chant magnifique et suspendu de cette femme, une question nous hante : que lui est-il arrivé puisqu’on sait qu’elle est morte ? Le texte choisit le silence, et cette retenue est une force immense. Il n’y a pas de démonstration appuyée, mais la conscience d’une proximité charnelle doublée d’une distance incalculable.

Qu’a-t-il fait ? Et nous, qu’avons-nous fait ? Comment justifier nos aveuglements et nos dénis face au drame d’un peuple ? Comment peut-il — comment pouvons-nous — vivre avec cette mémoire ?

Servi par le texte élégant de Chahla Chafiq et la mise en scène au cordeau de Gilles David, ce spectacle prouve qu’il en faut parfois très peu pour toucher à la grâce. Un moment de théâtre politique et poétique d’une retenue poignante, qui reste durablement gravé dans la mémoire.

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