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**** Le grand courage de Trajal Harrell : seul face au temps et à la mémoire queer au Cloître des Carmes

C’est un geste de nudité émotionnelle d’une rare audace. Seul sur la scène minérale du Cloître des Carmes, le danseur et chorégraphe Trajal Harrell offre au Festival d’Avignon bien plus qu’un solo : un rituel de mémoire, un voyage à travers les âges du corps et l’histoire queer.

L’enfance du jeu, la fragilité du corps

D’emblée, l’apparition détonne. Harrell arrive enveloppé d’une superposition exubérante de robes, de tissus et d’accessoires. Une forme de déguisement presque excessif, qui évoque la spontanéité d’un geste enfantin où l’on s’habille pour jouer. Avant même que la danse ne commence, il invite le public à regarder sur son téléphone le clip de Cold Heart d’Elton John et Dua Lipa. Les spectateurs s’exécutent, tour à tour surpris et amusés.

Pendant que la vidéo diffuse son univers pop et interstellaire — métaphore enjouée d’un relais culturel entre les générations —, l’artiste commence à retirer ses couches de vêtements. Ses mains tremblent. La fragilité est là, palpable, mise à nu sous le regard de l’assistance.

Lorsque la mue s’achève, le chorégraphe apparaît vêtu d’un pantalon d’homme et d’un corsage noir smocké, incarnant d’emblée une figure fluide, à la fois homme et femme.

 Une œuvre exigeante, éminemment poétique, qui nous plonge dans le souvenir des années 80 et la quête d’un homme différent de retrouver ses émotions passés dans un corps qui a vieilli 

Du baroque à la piste de danse : la quête d’un espace sûr

Le voyage musical s’ouvre sur la voix céleste d’un haute-contre interprétant Purcell, socle classique et historique. Harrell se met à sautiller comme une jeune fille : on devine immédiatement la quête d’un safe space, de cette famille choisie qui autorise enfin la liberté du mouvement et le jeu sans jugement.

Puis, la bande sonore s’emballe. C’est un enchaînement irrésistible qui puise dans la culture clubbing et le voguing. Pour apprécier le spectacle, il faut accepter de se laisser traverser par cette sélection musicale magistrale :

 Des rythmes disco et house qui célèbrent la fête et la communion ;

 Des voix d’une émotion brute, comme les murmures poignants de Tracy Chapman ou le fado déchirant de Lula Peña.

Ici, la musique n’a rien de décoratif. Elle est une mythologie physique, le marqueur d’une époque et le refuge d’une communauté.

La marque du temps et l’épreuve des émotions

Le corps de l’artiste a changé. Il n’a plus la souplesse de la jeunesse, le temps a inscrit sa marque. Mais si la virtuosité athlétique s’efface, l’intensité expressive est décuplée. À travers des étirements du visage qui rappellent le théâtre Butô japonais, Harrell fait traverser au public une palette d’émotions vertigineuse : la peur, la fébrilité, la douleur, la transe, mais aussi l’assurance, la légèreté et les pleurs.

Sur scène, les jupes et les colifichets s’amoncellent. Après avoir recouvert une dernière fois le corps du danseur, ils finissent entassés dans un grand sac, comme on rangerait les souvenirs d’une vie.

En fond de scène, une grande photographie représentant une falaise sous un ciel bleu agit comme un symbole à double tranchant : elle évoque à la fois la rudesse des discriminations subies par la communauté LGBTQI+, mais aussi la naïveté juvénile d’une photo de vacances prise simplement parce que le paysage est « beau ».

Acceptation, clivage et triomphe du rituel

Le spectacle s’achève sur l’image de l’artiste en costume d’homme, ultime geste d’acceptation de soi. Mais au moment des saluts, dans un dernier élan bouleversant, il réapparaît en robe pour remercier le public du Cloître des Carmes.

La majorité des spectateurs, visiblement émus, salue la performance sous de chaleureux applaudissements. Pourtant, le spectacle n’a pas fait l’unanimité : quelques marques de désapprobation se sont faites entendre, et une spectatrice a quitté la cour en colère. Cela pose question : la communication autour du spectacle était-elle assez explicite ? Certains y ont-ils vu une forme d’égocentrisme — l’image d’un homme dansant seul avec ses fantômes au centre de l’un des plus somptueux écrins du Festival ?

Pourtant, malgré les doutes et la division, le rituel a bien eu lieu. Trajal Harrell a livré une œuvre exigeante, éminemment poétique, qui nous plonge dans le souvenir des années 80. C’est le récit d’un homme différent qui cherche à retrouver ses émotions passées à travers un corps qui a vieilli, mais qui continue de porter haut un message universel d’égalité, de liberté et de respect.

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