Au Théâtre du Train Bleu (11h05), Sylvain Maurice et Vincent Dissez réussissent le pari captivant de transformer les cours légendaires de Roland Barthes au Collège de France en une heure de théâtre pure, poétique et vibrante.
Une incarnation saisissante
Dès les premiers instants, Vincent Dissez ne joue pas Roland Barthes : il se fond en lui. Avec une aisance confondante et un naturel désarmant, le comédien adopte le souffle du semiologue, ses silences, ses hésitations, ses légères digressions. Sans jamais tomber dans l’imitation servile, il fait advenir la présence même du maître. Nous ne sommes plus simplement spectateurs au théâtre, mais devenus les étudiants attentifs installés dans l’amphithéâtre du Collège de France, suspendus à la parole de celui qui nous propose d’explorer la préparation du roman.
La page blanche comme espace de jeu
Fidèle à l’esthétique épurée qu’on lui connaît, Sylvain Maurice orchestre une scénographie d’une grande sobriété. Le plateau est recouvert d’un sol blanc immaculé — métaphore manifeste de la page vierge à remplir.
Seuls quelques objets occupent l’espace : une petite table, un livre, un carnet, des boîtes, une lampe. Au fil du spectacle, ces accessoires finissent dispersés au sol, devenant la matière vivante d’un chapitre savoureux consacré à la typologie de la table de travail, à la nécessité du désordre et à la géographie intime du lieu où l’on écrit.
Le roman comme Vita Nova
Après une brève amorce sur la prise de notes de l’auditoire, la pièce entre au cœur du sujet : pourquoi un essayiste, un sociologue, un philosophe reconnu ressent-il soudain le besoin de préparer un roman ?
La réponse surgit d’une rupture intime. Barthes évoque le deuil qui est venu bouleverser le cours de son existence. À l’instar de Brel (qu’il cite en parlant du « milieu de sa vie »), ce choc signe la prise de conscience de sa propre finitude et le désir d’un nouveau départ : la Vita Nova dantesque qui vient rompre le fil continu des écrits théoriques. Même la maladie, rappelle-t-il à la manière de Kafka, peut opérer ce décalage salutaire et devenir une forme de soulagement libérateur.
Une riche traversée littéraire
Si Tolstoï, Flaubert, Mallarmé ou Chateaubriand sont convoqués dans cette leçon magistrale, c’est Marcel Proust qui demeure le véritable phare de cette quête :
Sa faculté à concevoir des personnages capables d’étonner le lecteur ;
La précision déterminante du choix des noms propres ;
Sa forme d’écriture morcelée que le temps et l’œuvre finissent par relier de façon inattendue.
Un condensé de théâtre d’une grande fluidité
Condenser plusieurs trimestres de cours universitaires en un monologue théâtral d’une heure relevait du défi. Le travail d’adaptation de Sylvain Maurice s’avère remarquable : la pensée de Barthes prend corps en mouvement. Tantôt debout, tantôt assis, Vincent Dissez fait circuler la réflexion avec une dynamique permanente.
Ce spectacle témoigne une fois de plus de la complicité artistique féconde entre le metteur en scène et le comédien, qui n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Une heure de haute volée littéraire et théâtrale où la pensée devient spectacle vivant.