Autofiction de Pedro Almodovar
Par un spectateur conquis (après coup)
Avec Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo, Patrick Criado.
Une énigme temporelle qui déroute
Vu son titre, on s’attendait légitimement à ce qu’Autofiction soit un compromis évident entre un autoportrait de Pedro Almodóvar et le récit de son parcours créatif. Pourtant, dès les premières minutes, le cinéaste nous déroute complètement. Quel rapport peut-il bien y avoir entre un stripteaseur pompier de métier et Mónika (Bárbara Lennie), cette jeune femme au look normal dont on apprend vite qu’elle a tourné des films « cul »tes avant de se reconvertir dans la pubs pour sous-vêtements ? Une activité qui, comme elle le confie plus tard à sa mère, lui rapporte de l’argent tout en l’amusant.
Le film s’ouvre sur Mónika assistant au show plutôt réussi de ce « pompier » (Patrick Criado), flanquée d’une amie (Victoria Luengo) qui semble profondément préoccupée et quitte rapidement les lieux. C’est le point de départ d’une relation totalement incongrue entre cette réalisatrice au succès confidentiel et le jeune stripteaseur, marquée notamment par de longues scènes géographiquement et intimement douloureuses où le jeune homme l’accompagne à l’hôpital pour de violents maux de tête.
Puis, le film bascule sans prévenir. Dans le futur, Mónika, qui a perdu sa mère un an plus tôt, retrouve son amie du début, désormais mère d’un jeune enfant. Plus tard, le trio part en vacance sur une île volcanique aux paysages sublimes. On garde en mémoire ce plan aérien d’une beauté plastique pure, où les trois protagonistes, enfant compris, sont allongés sur le sable noir, léchés par les vagues ondoyantes d’une mer translucide.
Pour complexifier ce puzzle, deux autres acteurs (Aitana Sánchez-Gijón et Leonardo Sbaraglia), incarnant les alter egos des protagonistes à la cinquantaine, interfèrent dans le récit. On découvre que le stripteaseur est désormais en couple avec un homme et écrit un scénario, tandis que la jeune scénariste partage sa vie avec une femme, dont on perçoit au milieu du film le désarroi total face au deuil d’un être cher — son fils, comprend-on plus tard.
Le kaléidoscope des sentiments
Autofiction est un aller-retour continuel entre passé et présent, entre amitié et amour, hanté par la nostalgie et les accidents angoissants de la vie. Construit comme une énigme, le film nous force à décoder l’évolution de ces relations et à encaisser des sauts dans le temps subis sans préparation.
Le spectateur est alors assailli de questions universelles et intimes :
Comment parler à son amie ?
Comment l’aider à s’émanciper d’une relation toxique ?
Qu’est-ce que l’amour, et pourquoi diffère-t-il de l’amitié ? Perd-on tout sens critique lorsqu’on aime ?
À quel moment, d’un point de vue professionnel, cesse-t-on d’être un accompagnateur pour devenir un concurrent ?
Et surtout : comment peut-on s’emparer de la vie de ses proches pour en faire une fiction ?
Le rôle prédominant des femmes ne nous échappe pas : nous sommes bien chez le maestro du « cinéma de femmes ». Pourtant, Almodóvar malmène ses héroïnes. Aucune ne se réalise pleinement ; elles avancent lestées d’une nostalgie pesante, accentuée par la musique continue, immersive et mélancolique d’Alberto Iglesias. Pour autant, on jouit de scènes magnifiques où les personnages oscillent avec une fluidité déconcertante entre la critique et l’empathie, l’amour-amitié et la colère.
La révélation tardive d’un coup de maître
Ce n’est véritablement qu’à la fin que le titre du film prend tout son sens. Au visionnage, le lien autobiographique souvent mis en avant par la critique ne saute pas aux yeux. Et pour cause : le but d’Almodóvar n’est pas d’élucider le mystère de la création, mais de nous placer face au constat de cette énigme. Pourquoi les artistes s’engagent-ils, à leurs risques et périls, à transformer leur vécu et leurs drames intimes en œuvres d’art ?
C’est là que réside la magie d’Autofiction : le film prend toute sa dimension après coup, révélant une étonnante puissance rétroactive.
Dirigés avec une finesse remarquable, les acteurs incarnent des relations d’une grande beauté. Fort heureusement, Pedro Almodóvar n’en est pas à son premier coup de maître, et ce film vient enrichir magistralement son panthéon cinématographique.