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***** Le Fantôme de l’Opéra au Théâtre du Gymnase : une prouesse artistique et commerciale

D’après le chef-d’œuvre de Gaston Leroux — le père de Rouletabille, chez qui l’on retrouve ce goût inégalé pour le mystère —, Le Fantôme de l’Opéra s’installe au Théâtre du Gymnase sous la forme d’une comédie musicale captivante. Une plongée saisissante dans l’illusion théâtrale, où la mise en scène joue habilement avec le lieu, son histoire et son public.

Un lieu chargé d’histoire… et d’usure

Sur le boulevard Bonne Nouvelle, le Théâtre du Gymnase affiche ses 200 ans. Si l’édifice conserve une belle allure architecturale de l’extérieur, une fois franchis les étages, le constat est sans appel : le théâtre a ses sièges passablement éculés et la visibilité médiocre. Malgré un billet à plus de 60 €, la faible pente de la salle offre souvent une vue plus dégagée sur la nuque du voisin que sur le plateau. Mais, on apprécie ce cadre ancien qui conserve plein de charme. Après tout, ces théâtres à l’italienne n’ont-ils pas été conçus pour que la bonne société s’y regarde et s’y jauge ? C’est encore le cas aujourd’hui : certains spectateurs s’offrent le vertige de la richesse en occupant, pour 139 €, une loge privée bien plus visible de la salle que la scène elle-même. C’est en intégrant parfaitement toutes ces contraintes que le spectacle a été conçu.

Un démarrage en théâtre mis à nu

Le rideau se lève dans une salle restée éclairée. Le théâtre est à nu, montrant le mur du fond de scène. Deux jeunes techniciens s’affairent à placer quelques accessoires. Le gardien, en robe de chambre et turban, s’installe sur un banc et entonne une mélodie persane. À travers des paroles à demi intelligibles, il évoque sa complicité avec le Fantôme. Arrive ensuite l’ouvreuse, dévoilant un masque posé sur un tabouret : « C’est tout ce qui reste d’une vie ». Le Fantôme n’est plus, son histoire peut commencer.

Fait alors son entrée la cantatrice Carlotta, arborant des airs mondains factices et un faux accent italien. On découvre la rivalité qui l’oppose à Christine, jeune choriste ambitionnant le rôle d’Elvire dans Don Juan triomphant. Enfin, le directeur entre en scène et prend à partie le public : il salue le vicomte de Chagny, mécène du théâtre, remercie le ministre de l’Instruction civique et le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts. Cette introduction brillante immerge immédiatement le spectateur dans l’esprit mondain et les querelles de coulisses.

Un public conquis et cosmopolite

La salle est pleine comme un œuf, jusqu’aux strapontins. Dès le premier air, les applaudissements pleuvent — alimentés, peut-être, par une claque bien placée. L’ambiance se réchauffe, le public adhère à cet humour et à ce jeu de théâtre dans le théâtre. La dimension commerciale est parfaitement intégrée : sur le fronton, les surtitres défilent en anglais et en chinois pour accueillir une clientèle internationale venue nombreuse, à l’image de ces spectatrices asiatiques placées par l’ouvreuse en anglais.

L’intrigue et ses personnages haut en couleur

Le choix de ce texte classique est judicieux : captivant et universel. Dans la loge n° 5, le Fantôme réserve sa place. On découvre peu à peu le drame de cet homme à qui l’Opéra doit tout — des fondations à la musique —, mais que des parents maltraitants ont invisibilisé sous un masque. Épris de la jeune Christine, il lui fait travailler sa voix et verse une substance dans le champagne de Carlotta, dont la voix déraille dès la première mesure. Face à lui, le vicomte de Chagny, amour d’enfance de Christine, devient son rival. Prise en tenaille entre ces deux prétendants, Christine choisira finalement sa propre liberté.

Les figures secondaires ne sont pas en reste : la cantatrice star n’est autre qu’une ancienne chanteuse de Pigalle, et le directeur un usurpateur se faisant passer pour le compositeur de l’œuvre.

Une scénographie et une partition réussies

Tout concourt à la réussite visuelle et musicale de cette comédie musicale :

 Les décors : Du plateau nu du départ, la scène s’habille progressivement de drapés et de fresques du XVIIIᵉ siècle. Au milieu du spectacle, un rideau se déroule pour dévoiler une fresque majestueuse de l’intérieur d’un opéra : escaliers monumentaux, portes sculptées, voûtes et colonnes. La scénographie nous entraîne jusqu’à un sous-sol colossal où un plan d’eau transparent se fond sur le sol de la scène, sublimé par des fumigènes.

 Les lumières : Dominées par des teintes rouges et violacées, les lumières rappellent le velours des fauteuils et l’opulence du lieu. Elles participent pleinement à la dramaturgie, notamment lors de la scène de colère du Fantôme : des projecteurs stroboscopiques éblouissent la salle comme une panne imminente, tandis que le grand lustre vibre et scintille dans un vacarme assourdissant, accentué par des feux de Bengale.

 La musique et le chant : C’est l’un des très grands points forts de la pièce : les chanteurs sont absolument irréprochables. La partition navigue avec aisance entre opéra classique, chansonnette, accents rock, jazz et ensembles vocaux. Le dispositif sonore fait même croire à la présence d’un orchestre dans la fosse, dont on entend les musiciens se plaindre de la chaleur.

Un léger bémol sur le final

Si le spectacle enthousiasme par sa rigueur et son dynamisme, on notera un petit bémol concernant la toute fin. Une chorégraphie réunissant l’ensemble des personnages vient annoncer le dénouement, mais celle-ci manque un peu de tenue et aurait mérité un travail de réglage plus abouti pour conclure en beauté.

Bien construit, drôle, instructif sur l’histoire des machineries théâtrales et porté par des interprètes vocaux de haut niveau, ce Fantôme de l’Opéra reste une véritable réussite artistique et un beau succès économique. 

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