Lorsqu’on pénètre au 48 de la rue Jean-Jacques Rousseau à Ivry-sur-Seine, la surprise est immédiate. On ne s’attend pas à découvrir cette petite allée pavée, bordée d’un côté par des bâtiments sommairement réaménagés en appartements, alors que ce fut encore récemment un alignement d’ateliers d’artisans — menuiseries, garages, entrepôts de toutes sortes.
Tout au fond se dévoile l’atelier de la peintre Camille d’Alençon, qu’elle partage avec d’autres artistes, aussi bien au rez-de-chaussée qu’à l’étage.
Ses œuvres s’exposent dès le rez-de-chaussée : d’abord sous la verrière qui couvre le passage, puis dans l’espace intérieur largement vitré sur le côté droit. D’emblée, le regard est happé par ces figures de travailleurs qui nous accueillent. Imposants sur leurs grands formats, ils sont bien réels, saisis sur le vif dans le geste de leur labeur quotidien.
La beauté brute du quotidien
Ce qui frappe au premier abord, c’est la couleur. Les tenues éclatent en rouges, en jaunes, en bleus vifs, tranchant sur le reste de la toile. Certaines teintes sont carrément fluorescentes. Les blancs abondent aussi, comme celui de la blouse d’une infirmière ou la tenue d’un boucher à côté du rose-rouge d’un cochon suspendu qu’il découpe. Plus loin, c’est un épicier qui nous fixe du regard, presque surpris d’être ainsi capté dans sa surveste matelassée et son pull verdâtre.
Dans ce lieu emprunt de mémoire artisanale, Camille d’Alençon rend un véritable hommage au geste et à la main du travailleur. À l’intérieur de l’atelier, la palette s’assombrit pour capturer la grisaille des rails de la gare d’Austerlitz, les d’ouvriers et d’ouvrières au petit jour dans le métro, les flux de circulation sur l’autoroute, ou encore la nudité des usines, des parkings et des zones industrielles.
Camille d’Alençon est manifestement imbibée par son environnement le plus quotidien. Si elle exprime l’envie de mettre en valeur ces « premiers de cordée », elle les saisit à la volée, à l’opposé des poses figées et réfléchies des portraits souverains d’autrefois. Ce qu’elle donne à voir, c’est l’être humain au cœur de son travail ou sur le chemin qui l’y mène.
De la chair aux doutes de la création
Rencontrer une artiste dans son atelier offre le privilège de comprendre son cheminement. Camille d’Alençon fait preuve d’une grande maîtrise plastique, naviguant avec aisance entre la peinture à l’huile – déclinée aussi bien sur de très grands que sur de petits formats -, la gouache, la serigraphie et la sculpture.En remontant le fil de ses premières peintures, on découvre une fascination pour la viande, la chair, la peau et le sang une fois la vie retirée de l’animal ou du poisson. Dès lors, ces gestes professionnels immortalisés sur la toile ne sont-ils pas, eux aussi, les témoins d’un temps suspendu ? Comme s’il fallait capturer l’énergie de ce qui est voué à s’effacer.
L’accueil de l’artiste est à l’image de son œuvre : chaleureux et sans détour. Autour d’un café, le regard clair et franc, elle parle avec assurance de son travail tout en partageant ses doutes, ses recherches techniques et son parcours issu des Arts Décoratifs plutôt que des Beaux-Arts.
De façon singulière, sa démarche prend le contre-pied des Arts Déco : en s’attardant sur des univers invisibles et parfois rugueux, elle cherche une beauté banale mais profondément réelle à travers le réalisme des tissus, qu’ils soient plissés, froissés, lisses ou fluorescents.
Enfin, en observant de plus près certains détails capturés par des coups de pinceau presque impressionnistes, on devine déjà les prémices d’une possible évolution vers l’abstraction.
L’avenir nous le dira. En attendant : bravo, Camille !
Vu dans le cadre des pleins feux d’Ivry sur Seine et de la deuxième édition des Journées nationales des Artistes.