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*** Le Voyage à l’Est

*** Bobkyta, le voyage à l’est : Un destin ordinaire broyé par l’Histoire

Un témoignage poignant, original et nécessaire, malgré quelques longueurs.

au Théâtre du Soleil Cartoucherie de Vincennes 

du 20 mai au 14 juin 2026

Texte Rainer Sievert

Mise en scène Lionel Parlier

Avec Rainer Sievert, Manuel Langevin

Le résumé

Bobkyta, le voyage vers l’est nous propose un voyage à rebours à travers le témoignage singulier de Willem Feuilledorge, un agriculteur allemand pris dans l’engrenage destructeur de la Seconde Guerre mondiale. Envoyé dans un camp de travail en zone occupée, son expérience de la terre l’amène à prendre des responsabilités logistiques visant à affamer la population locale pour nourrir les milliers de soldats de la Wehrmacht. Témoin des pillages et des massacres de Juifs, ses lettres à sa femme Erna restent pourtant étonnamment lisses, sans angoisse ni doute, centrées sur l’espoir que la récolte soit bonne.

Puis, le cours de l’Histoire bascule. Face à l’offensive russe, Willy passe du camp des bourreaux à celui des victimes. il ne sera pas considéré comme prisonnier de guerre (libérable) mais  jugé comme criminel de guerre pour avoir pillé les exploitations agricoles. Il est condamné à 25 ans de Goulag dans un désert de glace où sévit la « guillotine du froid ». Libéré à la mort de Staline, il retrouve enfin sa ferme et des enfants qui le connaissent à peine. Commence alors le temps du mutisme, l’impossibilité absolue de se libérer du poids de l’Histoire.

 

L’originalité du point de vue et l’humour

La grande force de ce spectacle est de traiter un angle mort des récits mémoriels : on voit en effet assez rarement sur scène le vécu d’un Allemand ordinaire pendant la Seconde Guerre mondiale, pris entre la passivité face à l’horreur et son propre statut de victime collatérale.

Pour traverser la gravité de ce récit, le texte s’appuie sur des touches d’humour bienvenues, souvent absurdes ou ironiques. On retient par exemple cette évocation mémorable du Goulag, où l’on explique qu’il vaut mieux se chauffer grâce à un frigo car, comparé aux -50°C extérieurs, la température y est « carrément plus chaude ». Au-delà du sourire, cette anecdote raconte avec finesse la relativité des opinions et la permanence du négatif dans l’existence.

Une scénographie symbolique mais parfois énigmatique

Ce spectacle se reçoit comme un chemin de croix. C’est le destin d’un homme qui ne rêvait que du bonheur simple de sa ferme familiale, écrasé par la grande Histoire. Sur scène, l’acteur porte avec une immense sincérité la vie de son propre grand-père, accompagné par un musicien hors pair en direct qui joue de nombreux instruments. Certains moments sont de véritables créations musicales.

La scénographie et les objets de l’espace scénique jouent un rôle crucial, bien que parfois contrasté :

Les réussites visuelles : L’écran blanc en fond de scène accueille de superbes cartes géographiques conçues comme des œuvres graphiques. Au moment du Goulag, cet écran devient transparent, laissant deviner le vide et les tempêtes de neige. On remarque également le portant musical, qui évoque subtilement une guillotine tout au long de la pièce, ainsi qu’un dispositif sur roulettes mettant en scène une porte. Cette porte, qui ne remplit jamais vraiment son office entre l’intérieur et l’extérieur, illustre à merveille la précarité de l’homme sur Terre.

Le point d’interrogation : En revanche, certains choix restent plus obscurs. On peine à comprendre l’utilité de ce portant de vêtements qui tête sur scène et attire notre regard . S’agit-il d’une nostalgie de l’acteur, le regret de ne pas avoir plus de comédiens à ses côtés ? Le sens nous échappe un peu.

En conclusion

La force du spectacle réside dans la beauté de son texte et la performance de son comédien, qui souffre physiquement sur scène pour incarner cette vie de labeur. Cet homme aura été une bête de somme toute sa vie, et sa mort douloureuse apparaît comme le continuum logique d’une existence sacrifiée.

Le bémol : Le spectacle souffre parfois de son ambition et certaines descriptions étirent inutilement le récit. Néanmoins, le professionnalisme de l’ensemble et la noblesse de cet objectif d’éducation populaire emportent l’adhésion.

Le public ressort conquis par ce témoignage plein de gravité. Une œuvre essentielle qui résonne douloureusement avec notre actualité contemporaine (Ukraine, Proche-Orient), nous rappelant que les totalitarismes continuent de broyer les vies des innocents. Un beau moment de théâtre, digne et mémoriel.