*** Le Bus : les bleus en grève (Netflix) : Splendeur et misère du fiasco de Knysna, 16 ans après
Seize ans après les faits, le fantôme de Knysna rôde encore sur le football français. Avec le documentaire Le Bus, Netflix plonge dans les coulisses de l’un des plus grands séismes médiatico-sportifs du XXIe siècle : la grève de l’équipe de France lors de la Coupe du Monde 2010 en Afrique du Sud.
Loin d’un simple résumé sportif, le film dissèque la mécanique d’un naufrage collectif né de l’expulsion de Nicolas Anelka et cristallisé autour de ce fameux véhicule resté immobile sous les flashs du monde entier.
Ce qui fait la force du documentaire : Le poids des ans et des regrets
L’intérêt majeur de ce documentaire ne réside pas tant dans le rappel des faits que dans la confrontation des acteurs face à leur propre passé. Revoir ces événements à travers le prisme de 2026 offre une perspective saisissante.
Le choc des visages et des larmes : Seize ans plus tard, les masques tombent. Voir certains protagonistes encore submergés par l’émotion ou au bord des larmes montre à quel point le traumatisme est profond.
L’heure des mea culpa : Le film réussit à capter la maturité tardive de certains acteurs qui reconnaissent enfin leurs erreurs, face à l’incompréhension qui demeure chez d’autres.
Le procès des médias : Sans le dire explicitement, le documentaire met en lumière le rôle de tribunal populaire joué par les médias de l’époque. La caméra décortique avec brio la manière dont les rumeurs, les fausses vérités et les accusations disproportionnées ont transformé un caprice de vestiaire en affaire d’État.
On y retrouve les interventions clés du sélectionneur Raymond Domenech, de son staff technique, et du capitaine de l’époque, Patrice Évra. Le film montre combien cette affaire l’a éprouvé. Il a été effectivement lourdement suspendu après Knysna.
Le grand déballage politique : La duplicité de Roselyne Bachelot
Le documentaire excelle également lorsqu’il dissèque la récupération politique de l’événement, avec en ligne de mire l’attitude particulièrement ambivalente de Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé et des Sports.
Le film met indirectement en lumière une véritable volte-face politique :
1 Le premier élan de soutien : Dans le secret des coulisses, la ministre commence par adopter une posture de dialogue et de relative compréhension, tentant de désamorcer la crise auprès des joueurs.
2 Le lâchage public : Dès que le vent tourne et que l’opinion publique s’embrase, le ton change radicalement. Face aux caméras et devant l’Assemblée nationale, Roselyne Bachelot choisit de « jeter les joueurs avec l’eau du bain ». Le documentaire rappelle ses mots d’une dureté implacable, qualifiant les Bleus de « caïds immatures » menant une équipe en lambeaux.
Cette duplicité politique, oscillant entre la diplomatie de vestiaire et le sacrifice public des joueurs sur l’autel de l’audimat et de la morale républicaine, reste l’un des morceaux de bravoure du film.
Le grand regret : L’absence d’une hauteur de vue sociologique
Si le travail de contextualisation et le défilé des témoins sont de grande qualité, le documentaire rate de peu une dimension importante en commettant un oubli majeur. Ce qu’il manque : Une analyse intellectuelle et structurelle de l’événement.
En se focalisant uniquement sur les acteurs directs (joueurs, politiques, journalistes), Netflix passe à côté d’un décryptage plus profond. On regrette amèrement l’absence d’un intellectuel et amoureux du ballon rond comme le sociologue Stéphane Beaud.
Son livre de référence, « Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud » (parfois résumé sous l’esprit de la formule « affreux, riches et méchants »), offrait pourtant une grille de lecture indispensable. Beaud y expliquait comment ces jeunes joueurs ont été les boucs émissaires de tensions identitaires et sociales qui dépassaient de loin le cadre du football. Sans ce regard extérieur et sociologique, le documentaire reste parfois trop au ras de la pelouse (ou du pare-brise), là où il aurait pu s’élever au rang d’analyse clinique de la France du début des années 2010.