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*** Regards croisés dans la prison – L’art comme évasion

Au Théâtre Essaïon tous les mardis jusqu’au à 19h

Avec Céline Caussimon

Mise en scène Sophie Gubri

Auteur Céline Caussimon

-Le décor : De l’enfermement réel à la scène

Le choix du Théâtre de l’Essaion n’est pas anecdotique. Cette cave voûtée, ce soupirail qui évoquent les bas-fonds de Victor Hugo ou Le Dernier Jour d’un condamné, installent immédiatement une résonance physique avec l’univers carcéral de la maison d’arrêt de Villepinte.

Pourtant, dès l’entrée en scène de Céline Caussimon, l’artifice s’efface au profit du naturel. En brisant le quatrième mur pour évoquer l’absence de téléphones portables en prison – une manière habile d’exiger le silence et la présence du public –, la comédienne opère une transition brute vers le quotidien de l’enfermement : les formalités, l’administration, les embûches techniques. Seule en scène, avec une sobriété remarquable, sa voix devient une multitude. Par de simples nuances d’intonation, elle fait exister la douzaine de détenus de son atelier d’écriture.

Le texte : Quand l’art fissure le « Panoptique » de Foucault

Dans ses écrits, et particulièrement dans Surveiller et punir, Michel Foucault analyse la prison comme une « machine à guérir les âmes » qui, en réalité, cherche à discipliner les corps, à normaliser les individus et à les réduire à leur statut de « délinquants ». Foucault décrit le système carcéral comme un lieu d’isolement et de contrôle absolu (le modèle panoptique).

Céline Caussimon avoue d’emblée ne pas avoir lu Foucault pour préparer son atelier. Et c’est là toute la force de sa démarche. Elle n’est pas venue avec le savoir académique d’une institution qui cherche à « réinsérer » ou à « éduquer », mais avec des peintures et une question ouverte.

Ce que le spectacle démontre magistralement, c’est comment l’art vient gripper la machine disciplinaire foucaldienne :

 La réappropriation de l’espace : Face à La Chambre bleue de Van Gogh, les réactions des détenus révèlent le choc de leur propre condition. Pour l’un, la pièce est un havre de sérénité où il aimerait s’immiscer ; pour l’autre, elle n’est qu’une autre forme de cellule, préférant fuir l’atelier pour le ping-pong. La prison biaise le regard, mais l’art permet d’exprimer ce biais.

 Le renversement du regard historique : Devant une œuvre d’Edward Hopper ou un paysage industriel du XIXe siècle, les détenus y lisent des drames sous-jacents ou des fumeroles prophétiques de catastrophes contemporaines. Là où l’histoire de l’art officielle verrait le progrès, le prisonnier y voit l’aliénation. Ils apportent une contemporanéité et une acuité politique que le savoir académique rate souvent.

 Le détournement de l’identité : Ce détenu qui réclame obsessionnellement du Cézanne à chaque séance – pour finalement s’entendre dire que les personnages des Joueurs de cartes (ou d’échecs) « jouent leur vie » – trouve sa clé narrative à la fin : il habitait simplement la « cité rue Cézanne ». L’art permet de relier le dedans (la cellule) et le dehors (le quartier), brisant l’étanchéité de l’isolement carcéral.

-L’analyse : Le spectateur inclus dans le tableau

L’un des moments les plus saisissants de la pièce réside dans l’analyse du Tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour. Un détenu y voit cinq personnages là où l’œil n’en compte que quatre. Son explication est d’une pertinence absolue : le tricheur regarde derrière lui, il regarde le spectateur, l’incluant de fait dans la complicité du crime ou du jeu.

Pour Foucault, la prison est le lieu où le détenu est constamment observé sans jamais pouvoir observer en retour (le regard asymétrique du pouvoir). Ici, par le biais du tableau, le prisonnier inverse le dispositif : c’est lui qui observe, qui analyse et qui inclut le spectateur du théâtre dans son univers.

-Conclusion : Une communion par-delà les barreaux

Le spectacle de Céline Caussimon prouve qu’il n’est nul besoin de théories sociologiques pour comprendre l’humanité derrière les barreaux. Ce partage d’expérience brut, drôle et poétique suffit à faire tomber les préjugés : ceux qui sont enfermés ne sont ni plus bêtes, ni plus violents que les usagers anonymes du métro.

La magie de ce spectacle tient dans un effet miroir : la communion et l’écoute qui se sont créées entre la comédienne et les détenus de Villepinte se reproduisent à l’identique, dans la salle de l’Essaion, entre la comédienne et son public. Une magnifique leçon d’altérité, saluée par des applaudissements chaleureux et amplement mérités.