
À hauteur de lapins : l’histoire américaine revue et corrigée Un film de Olivier Azam et Daniel Mermet
Après un premier volet mémorable, les réalisateurs Olivier Azam et Daniel Mermet reviennent avec le deuxième chapitre de leur ambitieuse trilogie documentaire consacrée à l’œuvre du grand historien américain Howard Zinn. Prévu comme un triptyque dont le dernier acte est attendu pour 2027, ce film s’impose d’emblée comme un outil d’utilité publique, une formidable machine à décaper les mythes nationaux.
Le train de l’Histoire et la voix du peuple
Le film choisit une magnifique métaphore filée pour nous guider : celle d’un train dans lequel le spectateur embarque. Ce train démarre à l’époque de Christophe Colomb, traverse les siècles jusqu’aux années 1960, avant de nous ramener à notre point de départ dans les dernières minutes. On sait déjà, avec une pointe d’impatience, qu’on le reprendra pour la troisième partie.
Ce voyage historique nous enseigne avec une force d’images impressionnante, mais sa plus grande réussite réside peut-être dans sa narration. Tout au long du film, le texte est porté par la voix de Daniel Mermet. Pour quiconque a vibré au son de son émission culte Là-bas si j’y suis sur France Inter, retrouver ce timbre est un bonheur immédiat. Sa voix, à la fois chaleureuse, singulière, pleine de nuances et intensément familière, crée une proximité rare. Mermet ne nous fait pas un cours magistral ; il nous raconte avec coeur !
Quand les lapins prennent la plume : le démontage des mythes
Le cœur du documentaire tient dans la démonstration implacable de la célèbre formule d’Howard Zinn :
« Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs. »
Ici, Azam et Mermet donnent enfin la parole aux lapins. Ils revoient et corrigent avec une précision chirurgicale les événements fondateurs des États-Unis, ceux-là mêmes que Donald Trump vante encore aujourd’hui dans ses discours nationalistes. Les mots de l’ex-président à propos du livre de Zinn – accusant la gauche d’avoir « dénaturé et souillé l’histoire américaine » – résonnent dans le film comme l’aveu d’un refus systémique de considérer les oubliés de l’Amérique.
L’affiche même du film annonce magnifiquement ce projet de réappropriation historique : elle détourne la Statue de la Liberté à l’entrée de New York en lui donnant le visage d’une femme descendante de natifs américains, interviewée au cours du documentaire. Un choix visuel fort qui résume tout le projet de Zinn : redonner leur place légitime à ceux que le pouvoir a voulu effacer.
Le film déboulonne ainsi, une à une, les idoles des manuels scolaires et de la pop culture :
-Le mythe du cow-boy : Le film déboulonne la figure hollywoodienne du cow-boy héroïque et victorieux face à la prétendue « méchanceté » des natifs. La réalité historique est bien plus sombre et asymétrique : face aux flèches des Amérindiens, les colons opposaient des armes à feu bien plus létales, transformant la prétendue « conquête de l’Ouest » en une entreprise d’extermination.
-Christophe Colomb & Thanksgiving :
Le navigateur n’est pas un héros humaniste venu faire progresser la science, mais un conquérant obsédé par l’appât du gain. Quant à Thanksgiving, loin d’être le tendre traité de paix célébré chaque année, il marque le début de l’exploitation féroce des autochtones, le film rappelant l’horreur absolue des couvertures sciemment infectées par le virus de la rougeole pour éliminer les populations locales.
–La statue de la Liberté et l’illusion bienveillante :
Alors que la religion est omniprésente pour draper le pays de vertu, le film montre que les motivations profondes des élites américaines reposent sur l’exploitation cynique du prochain et le pillage des ressources naturelles. C’est pourquoi l’on voit sur l’affiche du film la statue de la liberté avec le visage souriant d’une descendante native interviewé également.
–La Seconde Guerre mondiale et la chair à canon : Même dans l’effort de guerre de 39-45, présenté comme le sommet du progressisme américain, le racisme systémique ne faiblit pas. Le documentaire rappelle ainsi sans concession comment les soldats noirs ont été envoyés en première ligne, servant de chair à canon pour une patrie qui leur refusait pourtant les droits civiques les plus élémentaires chez eux.
Le pari visuel d’Olivier Azam : le choc des archives
Face à une telle densité historique, Olivier Azam gagne haut la main le pari de ne jamais faillir en images. Le travail de recherche iconographique est prodigieux. Au-delà des documents purement factuels, le réalisateur a déniché des images choc et métaphoriques d’une puissance visuelle rare.
Qu’il s’agisse de visions de mer démontée pour illustrer le chaos des crises économiques, ou de séquences presque tragi-comiques de dindes vivantes – qui contrastent cruellement avec celles, copieusement servies, lors des repas de fêtes des opulents chasseurs –, le montage crée un contrepoint visuel saisissant qui renforce la portée politique du propos.
La trajectoire émouvante d’un homme face à sa conscience
Au-delà de la grande Histoire, le moment le plus bouleversant du film réside dans les images d’archive d’Howard Zinn lui-même et le récit de son parcours. Comment ce gamin né dans une famille pauvre du Massachusetts, qui a vu son père brisé par le chômage après la crise de 29, est-il devenu ce phare de la pensée critique ?
Le film ne cache rien de ses contradictions initiales, ce qui le rend encore plus humain. Jeune bombardier durant la Seconde Guerre mondiale, Zinn a largué du napalm sur Royan et a célébré, comme ses camarades, l’explosion des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Le documentaire pose alors la question essentielle : comment cet homme sans aucun héritage culturel a-t-il réussi à faire ce chemin intérieur, à arracher ses propres œillères pour comprendre la mécanique du monde et mener sa quête de justice jusqu’au bout ?
En attendant 2027…
En nous transmettant cette boussole intellectuelle, Olivier Azam et Daniel Mermet signent un film puissant, nécessaire et profondément émouvant. C’est un grand 4 étoiles. On en sort secoué, plus intelligent, et le regard déjà tourné vers les rails qui nous mèneront, en 2027, vers la troisième et dernière partie de cette œuvre salutaire. À ne pas manquer.