de Rosi Huhn Critique d’art et Historienne de l’Art
FRAGMENTS -La femme en morceaux –
découpée à la scie – fut sans doute l’une des attractions majeures des fêtes foraines dans l’histoire, faisant frissonner et fantasmer le public jusqu’au paroxysme de l’excitation. Dans le thriller de cirque de Vinka Delgado et Diego Hernando, ce motif, « Cie La Víspera », devient une métaphore de la vie réelle expérimentée par la femme. Elle porte un poids considérable : enceinte, le ventre gonflé, elle gémit allongée au sol, puis s’élève pour avancer lourdement avec une double paire de jambes et de bras qui, dans ses efforts pour bouger et progresser, la transforment en pulpe aux multiples tentacules, ou encore en espèces rampantes, dansantes, virevoltantes.
Comme surgies d’un tableau de Jérôme Bosch,
les figures qu’elle évoque résultent d’une incroyable performance mêlant danse moderne, pantomime, mât chinois et théâtre nô : illusionnisme, jeu de masque et marionnettes s’y complètent pour créer des tableaux et des scènes d’une danse macabre, rythmée tantôt par des lamentations, tantôt par des silences, ou encore par des colères.Le spectateur assiste à un enchaînement d’efforts monstrueux de la femme – donc aussi de la comédienne – qui, jusqu’à l’épuisement ultime, cherche à se trouver et à s’affirmer dans un monde de leurres et d’illusions, où dédoublements et fragmentations, bals masqués, magies et déceptions donnent le ton. Elle traverse des épreuves sans fin : la torture déshumanisante de l’accouchement, les contraintes et le rejet de la maternité, les efforts exaspérés de rencontres et de séduction. Désespérément, tout en dansant, elle tente de se libérer du poids des doubles — voire triples — membres qui pèsent sur elle, puis de rassembler les membres manquants et dispersés des corps fragmentés et disloqués qu’elle croise.
Au rythme accéléré,
souligné par les effets électroacoustiques de chœurs d’oratorio et de requiem qui poussent le drame à l’extrême, elle navigue entre douleur et colère, espoir et désillusion.
Sujet de la modernité, la femme en morceaux s’inspire des artistes modernes et surréalistes tels que Picasso, Bellmer, Dalí… Elle reflète surtout le travail des femmes artistes et autrices pour lesquelles la femme découpée, la femme morcelée, est un sujet prédestiné de violence subie, dont le voyeurisme n’est qu’une variante.
Nos regards captent en effet sans cesse les excès de la femme et comédienne en train de s’épuiser, voire de s’achever ; elle est meurtrie, en dernier lieu, par notre regard.
En tournant la caméra vers le public, la « regardée » devient « regardante » et se défend une dernière fois. – Puis les masques tombent et les vrais visages apparaissent. La parabole de vie est accomplie, les créateurs, hommes et femme se donnent a voir.